Accueil & Présentation du site
La parution des Œuvres complètes critiques de Charles-Albert Cingria est l’occasion pour l’Association des amis de CAC de lancer un site Internet dédié à l’écrivain. Il se veut un lieu d’informations et de références, ainsi qu’une façon de continuer à faire vivre et rayonner l’œuvre originale et encore méconnue de cet auteur qui échappe aux étiquettes et aux catégories, et réjouit ceux qui le découvrent.
Un vélo au plafond
Les amateurs de Cingria ont un signe de ralliement : ils parlent de leur auteur préféré comme d’un ami très proche, et le désignent par son simple prénom. En littérature il y a Marcel, il y a Blaise, il y a Gustave, il y a Alfred, il y a Jean-Jacques. Et il y a Charles-Albert. C’est un mythe, Charles-Albert. Une silhouette trapue immédiatement reconnaissable croquée par Géa Augsbourg, une réputation de dandy pique-assiette, une poignée de livres serrés sur une étagère de bouquinerie, des blagues devenues anecdotes devenues aventures devenues histoires devenues légendes devenues… Charles-Albert Cingria.
Il faut le lire, et le relire : ouvrir Cingria, c’est se poser en complice, en interlocuteur, c’est l’écouter causer, deviser, rire, s’indigner, houspiller, enseigner, chanter, jouer du virginal. En rade sur le pierrier où Cingria s’échappe, deux cents mètres en avant, il faut continuer. Le jeu en vaut la chandelle.
Pourquoi Charles-Albert fascine-t-il ? On dit que l’écrivain, en Suisse romande, n’a pas vraiment pour habitude de jouer les agitateurs, les gais lurons, les extravertis. La fonction troublionne n’est pas sa tasse de thé. Cingria fait figure d’exception (et ce trait est chez lui une constante). D’ailleurs il n’est pas « Suisse romand » ; il est « Italo-franc levantin ». Il évolue hors de l’espace et du temps, prodigieusement libre. Son œuvre parle. Elle s’éparpille, se morcelle mais abonde. Une œuvre palimpseste ; il en vient de partout, des chroniques, des billets, des plaquettes de cinq pages, des articles dispersés aux quatre coins de l’Europe, des comptes rendus, des ouvrages de musicologie et d’histoire médiévale… Une fois rassemblée, cette masse crie pourtant sa cohérence, son originalité, son intemporalité et sa mordante actualité.
On s’est échiné à définir la manière de Cingria. Toujours dans la dualité. Cingria : classique et baroque à la fois. Antique et moderne. Profond et désinvolte. Elitiste et populaire. Erudit et libre. Latin et oriental. Nationaliste et cosmopolite. Solidaire et détaché. Mature et éternel enfant. Charles-Albert, c’est les pizzicati et le swing réunis, les salons parisiens et les banquettes des trains, les bibliothèques monacales et le Buffet de la gare, le pacha à turban et le tramp griffonnant au bord d’un filet d’eau. Le paradoxe pour festin.
Cingria cultive les élongations. Son goût pour l’histoire, la recherche, la glose et la musique savante n’est pas dissociable de sa veine burlesque, ironique, onirique. Son érudition phénoménale n’a d’égale que sa capacité à discourir « positivement sur rien ». L’écriture est une première nature. L’improvisation – il y a du jazz chez Cingria – est sa ligne de conduite (d’autres disent « digression », et froncent les sourcils). Mais il y a du plaisir dans ces lignes solides, et, derrière les anecdotes et les saillies, un sens profond de l’être : celui des gens, des objets, des lieux, des époques. Une attention sans faille à ce qui est, et à ce qui est là. Une cosmogonie aussi, un lien lyrique entretenu avec l’Univers, une pensée métaphysique qui se déploie, par moments, sous l’autorité des astres.
Cingria est un réactif. Comme chez tout polémiste, sa mauvaise foi est pleinement assumée. La partialité extrême de ses déclarations et de ses positionnements, sur tout et sur n’importe quoi – femmes, politique, machines à écrire, facteurs, voitures, chats, typographes, réchauds à gaz, chemises – est contrebalancée par une propension à retourner son veston et se dédire comme on taille son crayon. Car le vrai est mobile.
Cingria a marqué ses contemporains. Modigliani, Jarry, Strawinsky, Satie, Cocteau, Jouhandeau, Artaud, Léautaud, Ansermet, Dubuffet, Léger… Et Blaise Cendrars, avec qui il s’est brouillé à mort. Chez Charles-Albert, comme chez le poète à la main coupée, l’échappée déclenche souvent le flot de l’écriture. Mais Cingria est de la race des promeneurs, plus vagabond que voyageur : un mètre carré d’herbe ou de bitume lui suffit pour un après-midi de soleil, un crépuscule d’étoiles. L’aventure à portée de main, entre Amsterdam et Rome. C’est dans le minuscule qu’excelle Cingria, dans l’esquisse et le croquis à main levée. Le pétard qui éclate au visage.
Une légende s’est faite au sujet de Cingria comme il y en a au sujet de Blaise Cendrars, de Jack London ou d’Homère. Une mise en scène de soi, qui confère à l’homme derrière l’écrivain une dimension d’insaisissable proximité. Cingria dissimule, et continuera de le faire : l’important étant ce qu’il veut nous montrer, et ce qu’il fait surgir.
L’observation comme nourriture : le monde vient à Charles-Albert, qui le reçoit, le distord et le rend en récits débridés, en chroniques ramassées, ferrugineuses, parfois limpides comme de l’eau de grotte. Et ces centaines de stalactites, désordonnées dans les années, déposées au cœur des campagnes, en Valais, en Haute-Savoie, dans le Piémont, au bord de la Loire, de l’Oise, du Rhône, dans les cités, à Constantinople, à Genève, à Lausanne, à Venise, à Saint-Gall, à Bône, à Paris, forment une cathédrale. Et Cingria l’occupe, modestement debout à égrener des neumes, encore surpris de son succès, un vélo au plafond.
Daniel Vuataz
Pour citer cette page :
Charles-Albert Cingria. (2 mars 2012). L'Association des Amis de Charles-Albert Cingria. Page consultée le 19 mai 2013 à 07:20 à partir de http://www.cingria.ch/accueil
Vagabondages avec Charles-Albert Cingria
Un film réalisé par Natalia Gadzina, produit par le Centre de recherches sur les lettres romandes, en partenariat avec Unicom, Université de Lausanne.
Il faut bien avouer que son style, à première vue, paraissait un peu baroque. On aurait dit l’une de ces mosaïques qui sont faites d’un assemblage de petites pierres de toutes les couleurs, mais c’était des pierres - pas du tout immobiles - qui n’arrêtaient pas de bouger, de tourner, de donner tous leurs éclairs. (Jean Paulhan)
Vagabondages avec Charles-Albert Cingria est à l’image de cette évocation. Sa structure fragmentée qui entremêle images et courtes citations, l’utilisation des couleurs, le recours à des images d’archives et à des manuscrits de l’écrivain, reflètent la « mosaïque » d’une œuvre éclatée. Le discours de la narratrice est entrecoupé d’interventions de Cingria – auquel le comédien Jean-Paul Favre prête sa voix – qui le complètent, l’illustrent ou le nuancent. Le récit avance en toute liberté, empruntant des chemins de traverse ponctués – sur le plan visuel – par des clins d’œil au style et aux thèmes de prédilection de Cingria.
